La dramatique heureuse

Par Isabel Goguen

Quand on pense à des impros dramatiques, c’est normal d’imaginer des histoires centrées sur des émotions négatives. Après tout, c’est le type d’émotions que l’on voit le plus souvent mis en scène dans les improvisations où cette catégorie est imposée. Mais pourquoi explore-t-on surtout celles-ci plutôt que les émotions dites positives?

Il y a certainement de la place à présenter des émotions et des situations positives pendant les dramatiques. La définition de la catégorie dans les règlements nous donne cette permission en indiquant que l’on cherche une improvisation qui se joue sur un ton qui ne se prête pas à la comédie. La dramatique n’est pas nécessairement triste, mais plutôt invite les équipes à explorer la pleine gamme d’émotions sincères de l’expérience humaine. On y privilégie la vérité, le développement de la psychologie des personnages, les choses sérieuses, le silence, l’inconfort, l’intensité, etc.

Il y a une variété d’émotions positives parmi lesquelles choisir, par exemple la joie, la gratitude, l’amour, l’amusement, la fierté, l’inspiration, l’espoir. En général, ces émotions demandent un jeu physique plutôt subtil, étant peut-être une des raisons pour laquelle certains se penchent, au lieu, vers des émotions négatives. Il y a plusieurs raccourcis physiques qui permettent de représenter la peur, la colère ou la tristesse efficacement, comme crier ou pleurer, par exemple. C’est rapidement compris du public et assez facilement accessible aux joueurs pour qui la dramatique n’est pas la force personnelle. C’est moins le cas avec les émotions positives. Un bon point de départ est de réfléchir aux expressions faciales et corporelles que l’on associe à celles-ci. On peut penser aux petits sourires, aux regards, à la posture, aux mouvements des mains et de la tête, aux rires, etc. C’est une belle occasion d’explorer un jeu physique qui se veut davantage précis et naturel.

L’approche à la construction d’histoire lors d’une impro dramatique positive pourrait aussi sembler plus complexe. Lorsque nos personnages éprouvent des émotions négatives, il y a normalement un problème à régler, une situation qui doit changer, une chicane à avoir, des décisions à prendre, etc. Si tous les personnages sont heureux et qu’ils vivent un moment heureux ensemble, où est le conflit pour motiver le narratif? Cependant, ce serait une erreur de penser qu’il n’y a pas de force motrice aux émotions positives. Comme c’est le cas pour toutes les émotions, il faut une action ou un événement pour les activer. Les étapes menant à l’émotion centrale, ou la plus forte, nourrissent la création de l’histoire et des personnages, ceux-ci vivant souvent plusieurs émotions différentes en cours de route. Par exemple, une improvisation présente deux collègues de travail qui se rencontrent chaque matin lorsqu’ils se versent une tasse de café. Au début, les personnages ont des interactions relativement neutres, puis elles deviennent plus amusantes, formant des inside jokes. Progressivement, on voit une complicité et une amitié se former, et finalement l’amour se développer. Bien qu’il n’y ait pas eu 400 péripéties au cours de l’impro, les personnages et leur relation ont évolué.

Il est aussi possible de soutenir une émotion positive relativement constante pour la totalité de l’impro. Comme on peut présenter une impro avec un malaise constant entre deux personnages dans une relation tendue pour la durée d’une impro, sans jamais voir exploser la chicane, on peut également présenter l’histoire d’une grand-mère qui enseigne à un enfant les étapes de sa recette de biscuits. L’enfant pose des questions, la grand-mère partage ses conseils, lui raconte des histoires. Ils partagent un moment familial calme et doux. Cette impro devient un portrait, développant des personnages en profondeur pendant qu’ils occupent leurs mains à faire des biscuits.

Bien sûr, il n’est pas toujours nécessaire de faire le choix entre les émotions négatives ou positives. Les impros qui présentent les deux types d’émotions au cours de l’histoire peuvent avoir un impact puissant sur le public. Par exemple, un personnage qui vit une tristesse peut se faire consoler par un ami, finissant la conversation sur une note plus joyeuse. Ou un groupe peut éprouver beaucoup de plaisir à faire une randonnée en forêt jusqu’à ce qu’il réalise qu’il est perdu et la frustration et la peur s’installent. Dans plusieurs cas, la transition entre les émotions est beaucoup plus naturelle de cette façon.

La variété est au cœur de l’improvisation et les catégories ne sont pas exclues de ce principe. On veut des dramatiques qui tirent avantage de toute la sphère d’émotions possibles pour présenter des histoires jamais vues, et faire vivre autre chose au public. Parfois, c’est le temps de sécher nos pleurs et de plutôt jouer une impro qui fait chaud au cœur.

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