Pourquoi on se vouvoie

Par Michel M. Albert

Beaucoup de traditions sont associées à l’impro-match, la majorité ayant des racines dans la L.N.I., fondée il y a maintenant presque que 50 ans, et il vaut la peine de les questionner pour voir si elles sont encore pertinentes. Une de celles-ci est la règle de politesse établie entre les capitaines et l’arbitre en chef. On se vouvoie, on s’appelle Monsieur, Madame, ou l’équivalent non-binaire, Arbitre _____. Dans un monde où les élèves tutoient leurs enseignants, est-ce que cette tradition a encore sa place?

La question m’est venue dernièrement en réponse à un capitaine qui, pour faire rire (et ce n’est pas nouveau, il fait ça depuis des années), appelle plutôt les arbitres par leur prénom. Convivial, personnel, et en quelque sorte, une façon de percer la bulle prétentieuse qui entoure l’arbitre. On a donc un exemple vivant de ce que c’est quand on n’utilise pas les formules de politesse habituelles, et on peut donc contraster les deux approches au spectacle.

Si vous êtes passés devant mon gazou, vous serez, j’en suis sûr, conscient de mon biais dans cette affaire. Je suis l’arbitre qui, quand il fait face à de jeunes capitaines qui n’ont jamais vouvoyé qui que ce soit dans leur vie, les ramène à l’ordre, leur impose la formule de politesse, souvent en pré-match, et quand ils oublient, devant public. Pour moi, c’est un élément essentiel du décorum d’un match, mais est-ce un simple caprice, ou est-ce que les créateurs du jeu – qui se connaissaient et se tutoyaient dans la vie – ont fait ce choix pour une raison?

Dans l’analyse finale, la raison est la suivante : L’arbitre en chef est un RÔLE. On répète sans cesse dans les formations d’arbitrage que l’arbitre JOUE à même titre que les équipes en jeu. Et son rôle, c’est d’être l’écœurant, le tit Joe connaissant, ou dans l’arbitrage plus doux, le pédagogue. Alors que, bien sûr, l’arbitre est, en réalité, probablement l’ami du capitaine (qui joue aussi un rôle, bien qu’il puisse être moins différentié du joueur), leur dynamique sur scène n’est pas celle de l’ami. Pour que l’illusion de l’impro-match fonctionne, le public doit croire que c’est une relation soit entre adversaires ou, dans le milieu scolaire, entre élève et pédagogue. L’arbitre se doit donc d’être supérieur, impatient, arrogant, et/ou plein de sagesse. C’est pourquoi son personnage se permet de passer des commentaires sur le jeu des autres, et pourquoi les équipes (et le public) respectent son interprétation des règlements (sans être nécessairement d’accord, mais on garde ça pour l’après-spectacle).

Quand on omet les formules de politesse, on rend les choses beaucoup plus personnelles. Tout à coup, l’arbitre et le capitaine sont EUX-MÊMES, et l’arrogance du rôle d’arbitre entache la réputation de la personne qui joue le rôle. Au lieu d’un désagrément entre deux personnages, on présente une vraie dispute entre les intervenants. J’ai d’ailleurs senti que les joueurs punis dans cet environnement se sentaient plus personnellement visés. Un AMI avait passé de durs commentaires sur leur jeu en public. Malaise.

Exception! Bien sûr, si on veut créer une rivalité entre un capitaine et un arbitre, l’utilisation de son prénom, ou toute déformation des formules usuelles, peuvent être déployées pour froisser l’arbitre comme élément de spectacle. Ça marche une fois, deux fois, trois fois, et puis on se lasse. Et si PERSONNE n’utilise les formules de politesse, ça ne sert à rien. Ce n’est plus drôle, si ça ne l’a jamais été. Et le danger du capitaine qui utilise ce manque de politesse chaque fois, c’est qu’il laisse croire que c’est normal de le faire. L’habitude se répand, et on perd une tradition qui, semble-t-il, avait été mise en place pour de bonnes raisons…

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